Une Fiction sur le Site

Rozel – L’empreinte des Hommes-Oiseaux

Emmanuel Roudier – Ėditions Fedora

Au Rozel, deux « mondes culturels » se succèdent, séparés par un éboulis de schiste.

Les niveaux d’occupation du massif dunaire supérieur correspondent à des aires d’activités techniques liées au traitement des carcasses animales introduites sur le site. Sur ces sols, les chasseurs ont apporté des cerfs entiers et des quartiers de viande de chevaux et d’aurochs. Ces animaux témoignent d’un environnement tempéré frais. Aucun vestige d’origine marine n’a été trouvé, malgré la relative proximité de la mer. Outre ces concentrations de mobiliers osseux, ces aires de boucherie se caractérisent par l’apport de blocs de roches dures servant d’enclumes notamment pour la fragmentation des os longs à des fins de récupération de moelle, par la présence de nombreux foyers allumés à même le sol, destinés à la cuisson et au fumage des viandes.

Enfin, des amas de débitage illustrent les techniques de taille du silex et de quartz des Paléolithiques. Ces dernières sont caractéristiques de l’Homme de Néandertal : débitage direct et Levallois.

Enfin, ces sols ont livré des centaines d’empreintes de pieds humains correspondant à des individus de tous âges.

Sous ce massif dunaire supérieur, nous avons trouvé un puissant éboulis, mis en place lors d’un froid rigoureux. Les traces d’occupations humaines sont rares ; uniquement attestées par quelques silex taillés.

Le massif dunaire inférieur est moins bien documenté, la fouille n’en étant pas achevée. Dans ces sols, la faune est moins bien conservée et comporte principalement des restes dentaires. On y retrouve le cerf, le cheval, l’aurochs associés au mégacéros (le « grand cerf des tourbières »). Un fragment de mandibule de morse constitue le seul témoignage d’un être d’origine marine consommé par les Paléolithiques. Aussi, sur ces sols, les foyers ont essentiellement servi à la cuisson et au fumage de la viande d’herbivores. Les objets en silex et en quartz attestent d’une production d’éclats mais surtout de lames (éclats allongés) et de lamelles obtenues par des débitages tournants, semi-tournants et en bout de lames.

Toujours dans le domaine des objets en pierre, signalons la présence de broyons et de meules en grès. L’une d’elles a servi à la réduction en poudre d’hématite, un petit bloc ayant été trouvé à proximité de cet instrument de mouture. Par ailleurs, notons la présence dans ces niveaux d’occupation d’une patte de buse en connexion et d’os d’une aile de goéland ayant fait l’objet d’une extraction de certaines longues plumes, les premières rémiges primaires.

La conjonction de tous ces éléments suscite l’interrogation. Sommes-nous en présence de Néandertaliens ?

Enfin et surtout, ce complexe de sols a livré plusieurs centaines d’empreintes humaines (pieds, mains, genoux), dont deux secteurs riches en empreintes principalement d’enfants (probables « aires de jeux ») et plusieurs zones de circulation des individus de tous âges sur le flanc du massif dunaire. Toutes ces empreintes indiquent que ce sont tous les membres de petits groupes humains qui ont séjourné, systématiquement l’hiver sur la dune du Rozel.

Paradoxalement, sur ce site dans lequel de nombreux vestiges organiques sont conservés (chitine des insectes et des mollusques, os de micro-vertébrés, d’oiseaux et de grands mammifères), aucune dent de lait d’enfant n’a jusqu’alors été mise au jour, malgré leur présence sur le site. Si seul l’Homme de Néandertal est à ce jour attesté dans le Grand-Ouest de l’hexagone, il y a 80 000 ans, les « lignes » bougent quant aux dates d’arrivée(s) des Hommes modernes en Europe occidentale. Serions-nous en présence d’une autre humanité dans les niveaux de la dune inférieure ?

Ce sont tous ces éléments tangibles, révélés par l’archéologie, qui ont été soumis au talent d’Emmanuel Roudier pour créer cette fiction qui illustre les environnements et les activités effectuées par les groupes humains qui se sont succédé il y a environ 80 000 ans sur la côte ouest du Cotentin.